04h 18
Pas de sensation particulière. Laëtitia la boulotte ne fait pas attention aux bruits de rues sur l'avenue de l'autre côté de la rangée d'immeubles. Les mains dans ses poches. Elle est un peu tassée sur elle même, la tête penchée dans son blouson en faux cuir dont elle a relevé le col. Il fait froid. Immobile, perdue dans ses pensées. Le livre est sur le banc humide à gauche de son cul, donc. Rien à signaler. Vraiment rien.
Sinon...
Ce gouffre béant en elle. Avec au fond un trou noir, qui aspire tout et transforme les importances en néant. Transforme ses besoins de thunes, ses envies de gosses - sic -, de se trouver une âme pour faire de la bonne baise et accessoirement être heureuse en que dalle. Elle se figure ses désirs qui flottent dans l'espace silencieusement, éternellement, dans un grand vide sidéral, sans jamais rencontrer aucun obstacle auquel se frotter et créer de l'énergie...
Elle revient dans ses poches. Ses mains chaudes. Ses mains sont toujours chaudes. Elle aime à dire que c'est parce qu'elle a le coeur définitivement froid. Elle va bouger parce qu'elle commence à être sommeil. Elle sait pas bien par où. Faut retrouver un métro. C'est beaucoup trop loin à pied chez elle. Elle a pas envie de marcher ce soir. Tout çà pour cette fête qui n'a cassée aucune brique. Elle a l'impression que ça fait des mois qu'elle ne s'est pas amusée. Elle fait quelques pas hors du parc. Elle se dit qu'elle va chercher un arrêt de bus pour prendre une ligne de nuit. Elles sont toujours pleines de types et de meufs fatiguées qui fument un petit joint en attendant de rentrer dans leur banlieue, et qui lancent des regards mauvais à ceulles qui seraient dérangées par la fumée.
je suis que dalle se dit-elle. Dans un abri bus non desservi pour travaux elle dépose le bouquin qu'elle vient de finir sur le banc.
04h39
Sous un crachin un peu morveux, elle traîne son néant privé des centaines de mètres dans la grande ville qui dort, puis reconnaît enfin le Pont-Neuf. Là, dans les lampadaires jaunes, elle distingue une silhouette à califourchon sur la rambarde. En approchant doucement elle se rend compte que c'est une fille, rapport aux cheveux longs qui lui tombent jusqu'au milieu du dos et à de petites chaussures foncées à talons. Elle ne s'est pas rendue compte de sa présence, et semble absorbée par une songerie liquide. Elle a une jambe qui balance doucement au-dessus du fleuve. Elle tient son petit soulier à la main pour pas qui tombe. Laëtitia s'arrête de marcher. Elle est à moins de 5 mètres d'elle. Elle ne comprend pas ce qu'elle voit. Il faut pas faire de bruit. Que fait-elle sur son garde fou? La fille chantonne un truc d'une voix plaintive, avec des sanglots étranglés dans la voix. Une tension bizarre met doucement Laëtitia en panique. Pour se rassurer elle cherche des yeux la bouée de sauvetage qu'il y a parfois sur les ponts parisiens... Comment çà marche? comment on fait pour la décrocher?
D'un coup elle se rend compte que la meuf s' est mise à quatre pattes sur la rambarde, puis s'est dressée sur ses genoux, pour enfin se tenir debout, toujours dos à Laëtitia. Elle sort un téléphone de sa poche. Les mains de Laëtitia sont moites, elle se mord les joues de l'intérieur. Elle ne sait pas ce qu'elle doit faire. Elle ne comprend pas ce qui se passe. Elle peut appeler personne. Les alentours sont absolument déserts. La fille debout sur la rambarde compose un numéro sur son portable. Mais qu'est-ce qu'elle fait? C'est quoi ce cirque? Laëtitia s'approche lentement, prête à courir pour rattraper la fille si elle décide de faire n'importe quoi. Ca fait comme un arrière goût de Twin Towers un peu. Il y avait eu à la télé des diffusions des dernières conversations téléphoniques de passagers des avions avant impact. Elle repense à ses images incroyables des avions dans les tours, des gens qui agitent des trucs blancs aux fenêtres style des feuilles d'imprimantes ou leur chemises repassées le matin même, l'oeil endormi, pour aller bien proprement correct au bureau ; de Manhattan sous le feu, et puis finalement de ceulles qui sautent terrorisées. Et aussi d'autres qui ont filmer leurs chutes jusqu'au sol sans pudeur.
Laëtitia n'est plus qu'à quelques mètres de la fille. En deux bonds elle peut l'attraper. Elle est tellement proche qu'elle peut l'entendre laisser un message sur le portable de quelqu'une qui n'a pas décroché. Ensuite elle jette son téléphone et sa chaussure, qui rentrent chacune dans l'eau sans émettre aucun son. Elle allonge ses bras le long de son corps et se penche lentement en avant. Laëtitia s'élance alors sous la pluie comme une furie, boostée par une grosse montée d'adrénaline. La fille sur le pont se retourne à cause du bruit furieux de la course affolée, et reste figée comme une statue sur sa rambarde, un peu comme un lapin hypnotisé par les phares d'une voiture vrombissante au milieu d'une forêt sombre. Elle se laisse quand même tomber en arrière, sous le regard horrifié de Laëtitia, qui se lance en avant dans un dernier effort... et parvient à attraper la fille par les manches de sa veste trop serrée. L'autre reste suspendue au dessus du vide. Laëtitia peut l'entendre se mettre à gémir.
4h48 (psychose)
Laëtitia lui crie: "Pourquoi tu pleures? Pourquoi tu pleures? Mets ton pied sur le rebord là à ta droite, allez".
L' autre redouble de sanglots. Pendant deux interminables secondes leurs regards se croisent. La force de Laëtitia est décuplée.
4h50
Laëtitia la boulotte est seule, assise par terre. Elle ne comprend pas vraiment ce qui s'est passé. Elle secoue la tête pour sortir un peu de sa torpeur. Enfin elle se relève, hagarde. Ses jambes marchent sans sa tête et l'emmènent en courant vite vite à travers la ville vite vite elle en peut plus mais elle continue de courir vite ne s'arrêtant pas tant qu'elle ne sera pas rentrée à la maison entend des klaxons émis par des masses vagues qui pilent devant elle quand elle traverse n'importe comment. Ses poumons brûlent et son coeur va exploser à toutes les secondes.
4h53
(Coucher, pas dormir.)
Alors l'autre demande: "tu veux venir dormir avec moi?" Dany reste plantée au milieu du passage piéton ; puis fait un signe de tête. D'accord pour la suivre dans le labyrinthe urbain. Elles marchent l'une à côté de l'autre sans se parler. Elles passent près d'un arrêt de bus non desservi pour travaux. La pluie tombe plus franchement que tout à l'heure à la sortie de boîte. Dany aime pas d'habitude mais cette fois çà va parce qu'il y a cette fille et que son aspect mouillé sonne grave romantique tout à coup. Elle la suit et c'est suffisant, après elle pourra se reposer poser sa dose une seconde. Daisy R. avait une théorie de la dose.
Dose n.f
1. Quantité (d'un médicament) à administrer en seule fois. "ne pas dépasse la dose prescrite".
2. Quantité et proportion des ingrédients composant un mélange. "mettre une dose d'anisette pour cinq d'eau."
3. Quantité quelconque. Dose létale*. Dose maximale admissible de rayonnements qu'un individu peu absorber sans risque au cours de sa vie.
= fig. une forte dose d'orgeuil, de sottise.
=Fam. avoir sa dose, en avoir assez, être à saturation.
On a tous sa dose, son paquet qu'on trimballe avec soi. Certaines essayent de l'ouvrir et de faire le ménage, d'autre préfèrent se le coltiner à vie, et d'autres encore le fond porter par quelqu'une d'autre: petite amie, parents, enfants... Une question de stratégie. Révélatrice.
5h08
La nuit, la plupart des vitrines derrière leurs rideaux de métal restent éclairées. Dans une y' a des ours électroniques qui glissent d'une lune en polystyrène et tombent dans un lit à dentelle pour poupées riches et vierges. Dany est un peu angoissée de ne plus avoir de cigarettes. Peut-être que l'autre en a. L'autre a pas vraiment encore de nom. Dany n'a pas vraiment entendu tout à l'heure à cause de la musique. C' est pas grave parce que quand elle sourit çà la bouge dans tout le corps. Elles marchent longtemps ; enfilent les rues, se faufilent entre des bagnoles mal garées, descendent des trottoirs, contournent des travaux de voirie, attendent aux feux sur les grands boulevards. Des taxis et des flics roulent. Des mecs bizarres et tous seuls de loin en loin.
05h26
Elles prennent un ascenseur grinçant. Peu de mètre cube, proximité rapprochée obligatoire, mais c'est un ascenceur. avec les néons dans le plafond. comme à leader price. sous un néon tout devient cheap'n'chips.
(coucher pas dormir)
Elle a mis un truc genre Pauline Croze en fond. Elle vient s'assoir près d'elle sur le clic clac. Elle habite un studio pas trop petit, avec une cuisine à l'américaine. Une porte entrouverte sur laquelle pend une serviette donne sans doute sur la salle de bain et les wc. Les murs sont nus. peu de meubles. Dany a toujours été impressionnée par ceulles qui semblent ne rien posséder. Dans un coin dort un violoncelle dans son étui. Elle lui tend un verre plein de glaçons, et lui verse un peu de vodka puis de l'energy drink. Pendant qu'elle retourne remettre la boisson au frigo, Dany s'examine dans le reflet d'un miroir pile en face d'elle ; en profite alors pour ouvrir quelques tiroirs de questions existentielles et les renverser sans réponse pêle mêle au sol, puis replonge ses esprits dans son ivrognerie costumière, qui lui taille en passant une belle gueule de bourrée. Pendant ce temps l'autre est venue l'enlacer et réveiller le ventre de Dany.